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Interview de M. Alain Erlande-Brandenburg

Rencontre avec Monsieur Erlande-Brandenburg

Historien de l’art français, conservateur général honoraire du patrimoine.

Ancien conservateur des musées nationaux de Cluny et d’Ecouen, auteur d’une trentaine d’ouvrages, il est l’un des spécialistes mondiaux de l’architecture gothique et religieuse. Conseillé scientifique du premier Guide NEMO consacré à Notre-Dame de Paris, il nous a apporté en plus de l’exactitude historique, sa version personnelle de l’édifice, fruit d’une réflexion de plus de trente ans et que nous nous sommes efforcés de retranscrire d’une façon vivante et accessible au grand publique.

Biographie : Après une scolarité aux lycées Saint-Charles et Thiers de Marseille, il rejoint le lycée Henri-IV à Paris pour préparer l’École nationale des chartes. Il en sort en 1964 avec le diplôme d’archiviste paléographe. L’année suivante, il est diplômé de la section supérieure de l’École du Louvre et en 1971, il obtient sa thèse de l’École pratique des hautes études (IVe section).

  • 1967: Conservateur au Musée des Thermes et de l’Hôtel de Cluny
  • 1974-2005: Directeur d’études à l’École pratique des hautes études (IVe section)
  • 1980-1987: Conservateur en chef du musée de Cluny et de la Renaissance
  • 1981-1988: Professeur chargé de la muséologie à l’École du Louvre
  • 1982: Professeur chargé de l’histoire médiévale à l’École du Louvre
  • 1982: Crée une chaire de l’histoire de l’architecture à l’École du Louvre
  • 1985-1994: Président de la société française d’archéologie
  • 1987-1991: Directeur-adjoint des Musées de France
  • 1988: Inspecteur général des Musées
  • 1991-1994: Directeur du Musée national du Moyen Âge
  • 1991-2000: Professeur associé à l’École Nationale des Chartes : chaire d’archéologie et d’Histoire de l’art du Moyen Âge
  • 1994-1998: Directeur des Archives de France
  • 1999-2005: Directeur du Musée de la Renaissance

Vous êtes l’un de ceux qui connaissent le mieux les cathédrales gothiques et le monde qui a engendré ces « gratte-ciel » de la foi. Dites-nous ce qu’est une cathédrale, quelles sont ses origines, ce que signifie ce mot ? Pourriez-vous évoquez l’extraordinaire ferveur qui a entouré le temps des cathédrales.

Erlande-Brandenbourg_alainAlain Erlande-Brandenburg : Les cathédrales sont, très simplement, les églises des évêques, successeurs des apôtres, une par diocèse. Pour bien comprendre, il faut remonter sinon aux origines du christianisme, du moins au début du IVe siècle, à ce raz de marée chrétien qui, en dépit des persécutions, submerge le monde méditerranéen. En promulguant, en 313, l’édit de Milan, véritable édit de tolérance qui décrète la liberté de tous les cultes, l’empereur Constantin, pragmatique, règle un phénomène explosif et s’assure la faveur des chrétiens et de leurs évêques. Ce faisant, Constantin vient d’intégrer l’Église catholique dans le système administratif romain comme le sont les autres cultes. Il lui accorde des subventions et des terrains au cœur des villes. Il décide même, avec ses architectes, du plan des édifices du culte. Pour l’église, ce sera, non celui des temples du culte impérial, mais celui de la basilique, bâtiment romain emblématique et à usages multiples : judiciaire mais aussi boursier et commercial. Cet édifice comprend une nef centrale, encadrée de collatéraux et aboutissant à une abside où siège le tribunal. La basilique chrétienne, façade à l’ouest, abside à l’est, reste donc, sur le plan architectural, dans la tradition romaine. Simplement, dans l’abside, l’évêque remplace le juge. Mais à côté apparaît un édifice nouveau : le baptistère, l’endroit où le catéchumène devient chrétien des mains de son évêque. Le baptistère est à cette époque indispensable, le christianisme étant alors une religion d’initiés : ne peuvent pénétrer dans l’église que les baptisés.

La cathédrale, église de l’évêque, va exister très tôt, dès le IVe siècle. Expliquons : le mot vient du grec repris par le latin cathedra, la « chaire », le siège à dossier qui sera celui de l’évêque au fond de l’abside. Le prélat célèbre l’eucharistie sur l’autel, face – comme aujourd’hui depuis Vatican II – à l’ ecclesia, mot qui signifiait d’abord l’assemblée, la communauté des fidèles, et dont nous avons fait « église ». Plus tard, dans les textes, on trouve cette expression, « ecclesia cathedralis », que nous traduirons par « église cathédrale » et plus simplement, par « cathédrale ».

A cette époque, le rôle des évêques devient très important. Où siègent-ils ? Quels sont leurs pouvoirs ?

Dès l’origine, le siège de l’évêque et son église sont implantés dans une ville, chef-lieu d’un district, comme le sont le palais du préfet romain ou le forum. La juridiction épiscopale s’étend à l’ensemble du diocèse, lequel, en Gaule surtout, épouse à peu près le territoire de chacun des anciens peuples, grands ou petits. Les activités de l’évêque sont nombreuses dans l’Empire romain finissant. Religieuses d’abord. Dans les premiers siècles du christianisme, c’est lui seul, par exemple, qui procède au baptême (alors par immersion) des catéchumènes. Mais ce prélat est aussi, à cette époque, membre de la hiérarchie administrative impériale. Il a donc des fonctions civiles. A ce titre, il bénéficie d’une domus episcopi, simple maison, ancêtre du palais épiscopal, domus où il loge, dans un premier temps, en compagnie des religieux qui l’aident dans sa tâche. Sous son autorité également un établissement, le futur hôtel-Dieu, où sont accueillis les malades, les femmes enceintes, les voyageurs… Ainsi se met peu à peu en place ce qui constituera, autour des grandes cathédrales, le « groupe épiscopal », qui sera complété plus tard, aux VIIIe-Xe siècles, par l’« enclos canonial ». Pendant la période troublée des grandes invasions, alors que les préfets et les juges voyaient se déliter, puis s’effondrer leur pouvoir, c’est l’évêque qui va rester la seule autorité. C’est un moment où la démographie est en chute libre, où les villes « rétrécissent », se protégeant derrière des remparts, hâtivement construits avec les ruines des grands monuments.

Vous évoquez l’enclos canonial, si important au Moyen Age et aujourd’hui disparu. De quoi s’agit-il ?

Pendant longtemps, l’évêque, dans sa cathédrale, était assisté, sur le plan spirituel, par un clergé assez anarchique. L’abbé, dans son monastère, n’était pas confronté à ce genre de problème. Ses moines étaient soumis à une règle stricte, celle de saint Benoît. Pendant la période carolingienne, Pépin le Bref, puis Charlemagne, qui voulaient réorganiser l’Eglise catholique, lancèrent un certain nombre de réformes. Et notamment celle-ci : les religieux de la cathédrale sont soumis, à partir du VIIIe siècle, à la regula canonicorum, au sein d’une sorte de monastère urbain.

Ce sont des moines, en quelque sorte.

Pas tout à fait ! Ils ne sont pas régis par la rigide règle de saint Benoît mais par celle, plus simple, de saint Augustin. Cependant, il est vrai qu’à cette époque ceux qui deviendront plus tard les chanoines vivent à peu près comme des moines.

Les fidèles, eux, se pressent dans la nef.

Se pressent, cela dépend des époques ! On a vu des périodes, notamment à la fin des Carolingiens, où les villes étaient complètement désertées sous les coups des diverses invasions, en dernier lieu celles des Sarrasins et des Vikings. Beauvais, par exemple, ne comptait plus que dix ménages à la fin du Xe siècle. Dans bien des endroits il y a peu de fidèles, et toute la partie orientale de la cathédrale, transept compris, n’est occupée que par les chanoines. C’est alors que l’évêque prend le relais des autorités disparues. C’est lui qui fait tout. Exemple révélateur : au Mans, c’est l’évêque qui organise et ouvre le marché, d’ailleurs installé au pied de la cathédrale. Même schéma à Chartres. Mais, à partir de la fin du Xe siècle, les choses vont se modifier. Aux XIe et XIIe siècles, grâce à un boom démographique, les villes vont se repeupler, mouvement vivement encouragé par les évêques. Du coup, la ville change du tout au tout. Ce n’est plus la ville antique, imposée par l’Empire, mais une ville d’hommes libres. L’air de la ville, au Moyen Age, rend libre. S’y rend qui veut.

Comment se structure-t-elle ?

Derrière des remparts protecteurs, prudence oblige, elle se reconstitue autour de la cathédrale, seul monument majeur toujours présent, toujours en pierre dans ces villes en bois. Et autour de l’évêque, seule autorité survivante. Mais des conflits s’allument. Les seigneurs, qui s’étaient repliés dans leurs châteaux ruraux, réapparaissent. Le comte essaie de récupérer le pouvoir. Pendant ce temps, la ville prospère. La campagne la nourrit et la fournit en produits bruts, qu’elle transforme et qu’elle revend. Les marchés régionaux, les foires internationales se développent, essentiellement au profit des villes et à celui des comtes, princes ou rois qui les autorisent et les favorisent. La population urbaine – marchands, artisans, petit peuple (il y a du travail) – échappe à la féodalité qui règne dans les campagnes, et jouit d’une réelle liberté. Au point que parmi les plus dynamiques, les plus entreprenants, les plus créatifs s’éveille le désir du pouvoir, bientôt concrétisé. Ce seront les communes. Alors s’établit un nouvel équilibre, une transformation majeure de la société.

Ce démarrage est dû, à partir du Xe siècle, à une amélioration climatique, aux meilleurs rendements de l’agriculture, qui entraînent un important accroissement de la population.

Tout se tient. Mais ce qui importe, c’est le résultat : une puissante poussée démographique appuyée sur un christianisme en plein épanouissement, une religion positive et active. La conséquence de ce boom : on construit. Des églises, des châteaux, des routes. Exemple : le réseau routier, qui se met en place au XIe siècle et qui rayonne de Paris, est resté presque identique jusqu’à la première moitié du XXe siècle. On aménage les fleuves, on développe l’agriculture, on construit des ponts. Au Moyen Age, le christianisme, c’est la foi, mais aussi le progrès.

La création, en Bourgogne, en 909, de l’abbaye de Cluny va marquer un profond changement. Son fondateur, le duc Guillaume d’Aquitaine, conserve pour l’essentiel la règle de saint Benoît mais en développant les activités intellectuelles, et soustrait l’abbaye à la tutelle des autorités civiles ou ecclésiastiques, pour la placer sous la souveraineté du pape. Initiative qui connaît un immense succès : à la fin du XIe siècle, 1 450 maisons, dont 815 en France, sont affiliées à Cluny. La réforme portera au trône pontifical des papes favorables au changement, dont le plus important sera Grégoire VII (1073-1085), qui laissa son nom à la fameuse réforme de l’Eglise.

Combien y avait-il de cathédrales au Moyen Age sur le territoire actuellement français ?

Beaucoup plus qu’aujourd’hui, où nous comptons un diocèse – donc une cathédrale – par département. Elles étaient particulièrement nombreuses dans le Midi, christianisé bon premier, puisque toutes les cités, c’est-à-dire tous les peuples, même petits, avaient la leur. Citons, parmi les disparues : Cimiez, aujourd’hui simple quartier de Nice, Riez, dans les Alpes-de-Haute-Provence, ou Venasque, dans le Vaucluse. D’autres, pourtant fameuses, ont perdu leur statut : Laon est maintenant simple église paroissiale, comme Noyon ou Narbonne. Quant à Saint-Denis, basilique royale et abbaye pendant plus de huit cents ans, la voici devenue cathédrale de Saint-Denis, chef-lieu et évêché avec la création, le 10 juillet 1964, du département de la Seine-Saint-Denis.

Basilique, abbatiale, cathédrale, on s’y perd…

Ajoutons-y la collégiale et nous aurons fait le tour des grandes églises du Moyen Age. La cathédrale, répétons-le, c’est l’église de l’évêque et de ses chanoines. L’abbatiale est celle de l’abbé, de ses moines et de leur abbaye. La basilique, au sens chrétien du terme, s’est vite liée au culte des reliques et associée à une nécropole, comme celle que les fouilles ont révélée au nord de la basilique royale de Saint-Denis. Rois et reines se sont fait ensevelir à l’intérieur de l’édifice, mais plus de 15 000 tombes – beaucoup étant celles de femmes – ont été mises au jour à l’extérieur. Tous ces croyants étaient venus se placer sous la protection des reliques. Dernier point, la collégiale : c’était une église édifiée par des rois ou de très puissants seigneurs, où des chanoines prébendés priaient pour le salut de leur protecteur.

Un mot sur l’art roman avant de passer au gothique ?

L’époque romane est extrêmement importante, puisque, vers la fin du XIe siècle, des techniques et des conceptions nouvelles permettent la construction d’édifices de culte bien différents de ceux qui existaient jusqu’alors. On en était resté à la tradition paléochrétienne du vaisseau charpenté. Le roman c’est une rupture définitive avec la romanité.

Vaisseau charpenté ?

Le plafond des nefs était alors constitué d’une charpente de bois. Il n’y avait pas de voûte de pierre. L’architecture romane, c’est une architecture de superposition, d’accumulation : les murs sont constitués de maçonneries très épaisses, maintenues par des contreforts ; au-dessus, vous placez une voûte pesante. Elle ne peut dépasser 8,80 mètres de largeur, sinon tout s’effondre, car tout cela est extrêmement lourd. L’église romane est presque une sorte de monolithe. Ce qui n’empêche pas la beauté, car on joue sur les formes. Regardez ces chevets romans tout à fait magnifiques ou la façade sculptée de Notre-Dame-la-Grande, à Poitiers, ou encore les tours romanes de Chartres, oui, romanes, la tour nord un peu « gothicisée » au début du XVIe siècle. Cet art-là va se maintenir jusque dans les premières décennies du XIIIe, alors qu’apparaît un concept révolutionnaire : « faire léger, faire lumineux », et qu’existent les techniques nécessaires pour le mettre en œuvre.

C’est l’architecture gothique !

On ne l’appelait pas encore ainsi. Le mot apparaîtra beaucoup plus tard. Esthétiquement, ce qui caractérise le gothique, c’est la « façade harmonique », deux tours encadrant un portail à trois portes, le déambulatoire à chapelles rayonnantes, une longue nef à la voûte élevée. Techniquement, cette architecture, contrairement au « bloc » roman, est fondée sur la dissociation des éléments : la voûte ne repose plus sur des murs épais mais sur de très puissants piliers. Vous pouvez donc supprimer une grande partie des murs, qui ne sont guère plus que des cloisons, et les percer par ces hautes fenêtres qui illuminent les cathédrales gothiques. D’autre part, ces piliers portent le poids des voûtes, grâce aux ogives dont les poussées sont contrebutées, à l’extérieur, par l’intermédiaire de légers arcs de pierre, les arcs-boutants, agissant sur de puissants contreforts. Ainsi chaque travée de la nef est-elle indépendante.

Qu’est-ce, exactement, qu’une travée ?

C’est l’ensemble que forme une voûte et ses supports, les piliers. Ces travées ont, de plus, un rôle esthétique éminent : elles créent un rythme par la liaison verticale entre les piliers et la voûte, ce qui scande la nef. C’est à elles que l’on doit l’aspect saisissant d’un vaisseau de pierre.

Cette dissociation des éléments est donc capitale ; c’est cela, la révolution du gothique.

La dissociation, la légèreté et la souplesse assurent la solidité. Les exemples sont nombreux.

La souplesse ? Chacun de nous sait que le sommet de la tour Eiffel oscille sous l’effet du vent. Mais une cathédrale, c’est en pierre, pas en métal. Et la pierre, c’est rigide.

Pas toujours lorsqu’on sait bien l’utiliser. Et les architectes du Moyen Age savaient. Lorsque vous vous trouvez dans les combles de la cathédrale de Beauvais – la plus haute de toutes – un jour de grand vent, et que vous glissez un oeil par une petite ouverture, vous voyez bouger les arcs-boutants et les sommets des contreforts. Autre exemple : pendant la dernière guerre, les villes de Fribourg, en Forêt-Noire, de Cologne ou de Beauvais ont été rasées en grande partie par les bombardements, mais les cathédrales ont résisté au souffle des bombes. Les églises romanes placées dans les mêmes conditions se sont effondrées. Cette légèreté – et cette solidité – a été révélée par les destructions qu’avaient infligées à la cathédrale de Soissons les bombardements répétés de l’artillerie en 1914-1918. Les architectes ont pu alors constater d’une part que les voûtes étaient minces, donc légères et économiques, et d’autre part qu’une ogive abattue n’entraînait pas la chute du reste de la voûte. Les habiles architectes et maîtres maçons des temps gothiques avaient réuni tous les progrès techniques utiles à ce concept nouveau.

On sait que les rosaces, ces dentelles de pierre en apparence si fragiles, ont toutes tenu contre vents et tempêtes depuis huit siècles.

Rien n’a bougé. Pour faire bien comprendre les réalités de l’époque, il faut des exemples contemporains. Prenons celui, tout récent, du viaduc de Millau. Ces grands ouvrages d’art – tout comme les hautes cathédrales gothiques – sont très sensibles au vent. La portée est considérable, la hauteur des piles impressionnante, et le risque de prise au vent doit être intelligemment prévu. La jonction des tabliers, calculée par GPS, s’est faite au millimètre. Pour réussir une pareille entreprise, les techniques les plus pointues et les plus sûres ont été associées. Certains individus ont ce génie-là. A Millau aujourd’hui, à Chartres, Bourges, Strasbourg ou Paris hier.

Le premier problème matériel d’une cathédrale, c’est la pierre. Il en faut beaucoup.

Moins que vous ne pensez. Avec une église romane, on ferait deux églises gothiques. Ce qui compte, ce n’est pas la pierre, mais les pierres. A Notre-Dame de Paris, on a utilisé une dizaine de calcaires aux qualités différentes, en fonction du rôle : les plus légers pour les voûtains de la voûte, les plus denses, donc plus résistants, pour les éléments porteurs.

La connaissance des propriétés de la pierre, pardon ! des pierres, est donc fondamentale.

Les architectes et les maîtres maçons d’alors étaient de grands experts. Le génie de ces hommes tient au fait qu’ils ont réussi à réduire de façon considérable les besoins en pierres et, par conséquent, les frais. Pour reconstruire le chœur de la cathédrale anglaise de Canterbury, détruit par le feu en 1174, on fit appel à l’architecte Guillaume de Sens, un Français. On possède, à cet égard, un document prodigieux, le compte rendu d’un moine anglais, Gervais, qui raconte l’étonnement puis l’adhésion des chanoines à l’exigence du maître d’œuvre d’utiliser pour ce travail délicat l’excellente pierre de Caen, qu’il connaît et sait parfaitement mettre en œuvre. Accord des chanoines et transit des pierres – taillées au préalable – à travers la Manche.

Les architectes, comme ce Guillaume, ont joué un rôle considérable durant cette période.

Absolument. Mais si on connaît les noms de presque tous les évêques commanditaires, les maîtres d’ouvrage, on ignore souvent ceux des architectes, les maîtres d’oeuvre. Quelques noms survivent : Jean de Chelles et Pierre de Montreuil pour Notre-Dame de Paris, Robert de Luzarches, Thomas et Renaud de Cormont pour Amiens, Hugues Libergier pour Saint-Nicaise de Reims, Alexandre et Colin de Berneval pour l’abbaye de Saint-Ouen à Rouen, Mathieu d’Arras pour Prague, ainsi que son successeur germanique, Peter Parler.

Cet architecte, qui était-il, que sait-on de sa formation, de son parcours professionnel ? Il était bien sûr très intelligent, mais avait-il reçu une formation intellectuelle ou était-il « sorti du rang » ?

C’est très difficile à dire. Une chose est sûre, le mot architecte n’existait pas à cette époque. Les textes le nomment magister operis, maître d’oeuvre. Toujours est-il que son rôle était très particulier. C’est lui qui dialogue avec l’évêque, maître d’ouvrage, fait des propositions pour définir le projet, juge du possible et de l’impossible. Puis, après accord, c’est lui qui a autorité complète sur le chantier, sur les ouvriers et les manoeuvres. On possède une représentation d’un architecte du XIIIe siècle. Il est vêtu comme l’étaient les universitaires de l’époque. Pierre de Montreuil, le plus célèbre d’entre eux, est honoré sur sa tombe du titre universitaire de doctor lathomorum, c’est-à-dire « docteur ès pierres ».

Il y avait donc un enseignement.

Je pense qu’il existait une formation orale, complétée ensuite par un apprentissage sur le terrain.

Ces architectes faisaient probablement des plans précis avant de construire ces monuments.

Ça n’est pas possible autrement, mais nous n’en possédons que peu de traces. Il est vrai que les dessins, même sur parchemin, c’est fragile, car ils n’étaient pas conservés dans des bibliothèques. On en connaît cependant quelques-uns. Les plus anciens proviennent de l’Œuvre Notre-Dame de Strasbourg, l’institution (aujourd’hui musée) chargée de la construction de l’édifice, et remontent aux années 1250-1260. Parmi eux, le plus grand dessin médiéval (4,10 mètres de hauteur) représentant un projet de façade abandonné. On possède aussi un document exceptionnel, le carnet de dessins de Villard de Honnecourt, daté de 1225-1235 (voir encadré) . On connaît aussi des maquettes, parfois figurées sur des statues ou des miniatures représentant l’évêque fondateur. Enfin, il existe sur certains murs de cathédrales (Clermont-Ferrand, Reims) des épures gravées en grandeur réelle qui permettaient aux constructeurs de réaliser tel ou tel élément d’architecture.

Les ouvriers étaient soigneusement guidés, mais ils étaient aussi particulièrement performants.

On ne travaillait pas au hasard. Les tailleurs de pierre utilisaient des gabarits en bois, comme nos anciennes couturières des « patrons » en papier. Ils fournissaient ainsi des pierres ou des « tranches » de colonnes toujours identiques. De même, le maître gâcheur préparait pour les maçons des mortiers à la chaux grasse, qui avaient un avantage énorme : la prise était lente, ce qui permettait aux divers éléments de bien se stabiliser.

L’utilisation du fer existait, mais longtemps on n’a su produire que des pièces très courtes.

On n’a pu produire des barres de fer longues qu’à partir du XIVe siècle, avec l’invention des premiers hauts-fourneaux. Auparavant, les bas-fourneaux ne produisaient que de petites quantités de fer qu’on martelait astucieusement à la forge en courtes barres de 30 ou 40 centimètres, terminées en anneau à une extrémité et en crochet à l’autre. On formait avec cela des chaînages très solides, et ce fer-là ne s’oxydait pas, ce qui évitait tout risque d’éclatement des pierres. Mieux encore : les chaînages ainsi obtenus, du fait de leur discontinuité, n’étaient pas sensibles à la dilatation (en cas de chaleur) ou à la rétraction (en cas de grand gel).

Le gothique est donc très beau et très solide. Mais quel est son avenir à long terme ?

Ces monuments existent depuis les XIIe, XIIIe, XIVe, XVe, XVIe siècles. La plupart sont en assez bon état et entretenus. Il n’y a eu que quelques pépins vraiment graves. Signalons Beauvais, la plus haute voûte de France (48 m), cathédrale inachevée (la nef manque), victime de deux accidents en 1284 puis en 1573. Signalons aussi Reims et Soissons, très abîmées pour cause de bombardements d’artillerie en 1914-1918, et Soissons encore en 1940.

L’avenir de nos cathédrales dépend essentiellement de leur bon entretien. Mais il y a aujourd’hui un problème. Nous sommes à l’époque du béton, la pierre tend à disparaître complètement des constructions actuelles, sauf en placage sur façades de béton. Les commandes privées s’effondrent, les grandes entreprises que j’ai connues dans ma jeunesse ont disparu. Deux ou trois subsistent, vivant surtout de l’entretien des monuments historiques. Le pire, c’est que les professionnels de la pierre, les « pierreux » comme on les appelait, ceux qui connaissaient à fond les emplois des diverses variétés de roches, sont de moins en moins nombreux, depuis les propriétaires de carrières ou les spécialistes du bâtiment jusqu’aux tailleurs de pierre.

Il reste les compagnons du tour de France.

Hélas, trop peu nombreux… Autre problème : les architectes des nouvelles générations ne connaissent que le béton, et les architectes des Monuments historiques, naguère formés à la pierre, ne le sont plus. Le drame aujourd’hui, c’est le risque d’interventions trop lourdes.

Encore une question. D’où vient ce terme : gothique ?

Ce sont les Italiens qui les premiers, au XVe siècle, ont employé à propos de ces cathédrales le mot tedesco (allemand), puis, un peu plus tard, celui de gotico (gothique), c’est-à-dire, dans l’esprit des promoteurs du mot, « barbare ». C’est Goethe, grand admirateur de la cathédrale de Strasbourg, qui par la suite tira parti de l’adjectif gothique, preuve, à ses yeux, du génie germanique. Puis en 1831, en pleine période romantique, le « Notre-Dame de Paris » de Victor Hugo lança, avec quelle vigueur et quel succès, la mode de l’art gothique.

 

* Extrait d’un interview donné au journal l’express « Les cathédrales, filles de la foi et du génie »: http://www.lepoint.fr/archives/article.php/115565

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